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Quelques notes historiques
sur la Montreal Street Railways Company
Complément à l'histoire administrative
En 1861, lorsque la Montreal City Passenger Railway Company obtient son incorporation,
la population de la ville de Montréal, dans ses limites d'alors, atteint à peine plus de
118 000 âmes. Complété en 1825, le canal Lachine constitue un des facteurs qui
contribue à l'industrialisation de Montréal, en permettant l'établissement de dizaines
d'entreprises qui peuvent ainsi expédier tout un flot de marchandises en aval ou en amont
du canal. Ce canal est en quelque sorte le prolongement du secteur du port de Montréal.
Ces usines emploient une main-d'oeuvre abondante, dont un fort pourcentage provient de
l'immigration. Toutefois, les déplacements se compliquent du fait que plusieurs
banlieues, précédemment peu peuplées, se sont rapidement transformées pour devenir des
municipalités à forte croissance, d'où les travailleurs partent très tôt pour aller
au travail. On assiste ainsi à la création des villages d'Hochelaga, de Côte
Saint-Louis, de Saint-Jean Baptiste, de Côte Sainte-Catherine et de Côte Saint-Antoine.
A cette époque, la population s'établit donc sur un territoire qui serait cerné
aujourd'hui par les rues Atwater à l'ouest, du Havre à l'est, par le fleuve au sud et la
rue Sherbrooke au nord. Montréal devenait ainsi trop étendue pour des déplacements
rapides entre le lieu de travail et le lieu de repos. Pour résoudre ce problème de
déplacement, trois groupes d'entrepreneurs approchent le Conseil de ville de Montréal
vers la fin de 1859 avec la ferme intention d'établir un système de tramway. Deux
d'entre eux font leur demande le 1er novembre. Il s'agit de William Parker, de Montréal
et de Theodore Adams, de Harrisburg en Pennsylvanie. Un troisième groupe, formé
d'administrateurs de la Montreal and Champlain Railroad Company , soumet sa demande le 8
décembre de la même année. Le Comité des chemins de la Ville de Montréal rend sa
décision le 9 janvier 1860 et recommande au Conseil municipal qu'un privilège
d'exploitation d'un tramway à traction animale soit accordé à la Montreal and Champlain
Railroad Company. Le Conseil municipal adopte cette recommandation. Toutefois, le 8
février 1860, vraisemblablement après des tractations de dernières minutes, le Comité
des chemins ajoute quelques précisions à sa recommandation et propose que «la franchise
ne soit conférée qu'à des personnes dont les ressources et les occupations constituent
une garantie du succès de l'entreprise.» Le Comité mentionne ainsi les noms de William
Molson, John Ostell, William Dow, William Macdonald, John Carter, Thomas Ryan, William E.
Phillips, Sir George Simpson, l'Hon. John Molson et Charles S. Pierce. Tous
administrateurs de la Montreal and Champlain Railroad Company, ces derniers souhaitent
néanmoins constituer une entreprise portant le nom de Montreal City Passenger Railway
Company. Le 4 avril 1860, la ville adopte la recommandation de son Comité des chemins et,
le 12 septembre 1860, Montréal adopte le Règlement 265 , en faveur de la «Compagnie du
chemin de fer des passagers de la Cité de Montréal».
En apparence simple, l'adoption de ce règlement ne laisse pas deviner que le contexte
socio-économique ne joue guère en faveur des entrepreneurs de la Montreal City Passenger
Railway Company. Déjà à cette époque des groupes d'intérêt ou de pression existent
et tentent de bloquer ou à tout le moins de ralentir l'arrivée du tramway. Ces groupes
de pression représentent les propriétaires d'omnibus assurant déjà une forme de
transport en commun, les carrossiers, les charretiers, les marchands de chevaux et de foin
ainsi que les propriétaires de maisons situées sur le trajet d'éventuels tramways,
désireux de maintenir le calme de leur voisinnage. Ils bénéficient d'appuis solides au
sein du conseil municipal. Ce dernier tient compte des doléances de ces groupes lors de
la rédaction du Règlement 265 et adopte ledit règlement, qui comporte ainsi des clauses
très précises destinées à encadrer les activités de la Montreal City Passenger
Railway Company. Par exemple, le règlement nomme les rues sur lesquelles peut passer le
tramway, établit le type de voies et de rail utilisés, l'échéancier des travaux, la
vitesse des chars et précise que les chars serviront exclusivement au transport de
passagers. Pour avoir force de loi, le règlement devait être paraphé par le maire de
Montréal et le président de la compagnie, par contrat notarié. Ce qui est fait le 24
septembre 1861.
Pour la réalisation des travaux de construction, l'entreprise accorde un contrat à
Alexander Easton. Par ce contrat, valide jusqu'en novembre 1862, Easton s'engage à
fournir un système de tramways «clé en main» et à le louer à la Montreal City
Passenger Railway Company. Alexander Easton possède déjà une expertise certaine dans ce
genre d'entreprise puisqu'il achève la construction du tramways à Toronto, inauguré
d'ailleurs en grande pompe le 10 septembre 1861. De plus, il déjà réalisé des travaux
similaires dans les villes américaines de Philadelphie, Pittsburgh, Millwaulkee et
Buffalo. A Montréal, les travaux commencent le 18 septembre 1861 et se poursuivent
rondement sur les tracés des premier et deuxième districts, si bien que le 27 novembre
de cette année, des tramways à traction animale circulent désormais dans les rues de
Montréal pour la première fois.
Le premier circuit à être mis en exploitation est celui de la rue Notre-Dame, entre
les rues McGill à l'ouest et du Havre à l'est. Puisque le règlement 265 ne prévoit que
l'installation d'une seule voie, sur laquelle circulent les véhicules dans les deux
directions, des tronçons d'évitement sont installés sur le parcours entre la rue du
Havre et la place d'Armes, qui constitue le terminus de cette ligne. Arrivés à cet
endroit, les tramways font la boucle sur la rue Saint-Jacques jusqu'à la rue McGill puis
reviennent sur la rue Notre-Dame en direction est. Le 5 décembre 1861, l'inauguration
d'un second circuit permet aux voyageurs de circuler sur les rues Saint-Antoine et Craig,
entre les rues Papineau dans l'est et Fulford dans l'ouest. La tarification pour ces deux
circuits est de 5 cents pour chaque trajet. Des lisières de 25 billets peuvent également
être achetées pour la somme de 1 dollar. Il n'y pas encore de correspondance puisque les
deux circuits existants ne se croisent pas encore.
Au moment de l'ouverture de la première ligne, la Montreal City Passenger Railway
Company utilise quatre tramways pour le transport des passagers. L'ouverture de la
deuxième ligne entraîne l'utilisation de deux tramways supplémentaires. D'autre part,
pour pallier aux difficultés d'utilisation de véhicules sur rail pendant ce premier
hiver, la Montreal City Passenger Railway Company mise sur deux traîneaux, d'une
capacité d'une trentaine de personnes. A la toute fin de décembre 1861, Easton prend
livraison des deux derniers tramways sur rail qui complètent l'ensemble de huit
véhicules exigés dans son contrat avec la Montreal City Passenger Railway Company. A la
fin de cette année-là, le réseau de la Montreal City Passenger Railway Company comprend
donc six milles de voies, huit véhicules de tramways à traction animale, plusieurs
chevaux et un étable. Au printemps de 1862, Easton reprend la construction des voies et
prolonge le circuit de la rue Notre-Dame jusqu'à la rue Canning. Le 10 juin, ce
prolongement accueille ses premiers passagers. A cette occasion, trois nouveaux tramways
circulent sur les voies.
Le 4 juillet 1862 , Easton accepte de résilier son contrat avec la Montreal City
Passenger Railway Company et accorde une quittance complète à l'entreprise qui se voit
désormais propriétaire du réseau mis sur pied par Easton. Au terme d'une première
année d'opération, l'entreprise réalise des bénéfices qui atteignent 4 191$, sur un
chiffre d'affaires de 122 173$. Le tableau suivant présente les principales dépenses
encourues pour la période.
Tableau 1: Dépenses de la Montreal City Passenger Railway Company, 1861-1862.
| Poste |
Somme ($) |
| Salaires des percepteurs, conducteurs et hommes d'étable |
3 623 |
| Céréales, foin et paille |
1 843 |
| Réparations aux voies |
719 |
| Salaires |
378 |
| Réparations aux véhicules |
248 |
| Travaux de maréchalerie |
231 |
Entre 1862 et 1886, date à laquelle l'entreprise adopte un nouveau nom, la Montreal
City Passenger Railway Company connaît une croissance régulière aussi bien de
l'étendue de son réseau de voies que du nombre de passagers qu'elle transporte. En 1864,
afin de respecter l'entente conclue avec la ville (règlement 265), la compagnie achève
la construction des circuits Sainte-Catherine, Wellington, Saint-Laurent et Bleury. Puis
entre 1876 et 1892, suivant en cela l'expansion démographique de la ville qui étend son
développement en cercles concentriques à partir de son ancien noyau, de nouvelles voies
sont posées selon les deux axes principaux que nous connaissons encore de nos jours.
L'axe est-ouest voit apparaître des voies qui enserrent de part et d'autre le canal
Lachine et qui suivent le fleuve Saint-Laurent: Saint-Jacques, Upper Lachine Road,
Ontario, Wellington au sud du canal et la rue Centre, après être passées par Mullins.
L'axe nord-sud, à partir de la rue Notre-Dame au sud jusqu'à Saint-Louis du Mile-End au
nord, emprunte les rues Saint-Denis, Saint-Dominique, Saint-Laurent et Clark.
Les documents conservés dans le fonds nous livrent des renseignements fort pertinents
sur le transport des passagers et l'exploitation générale de l'entreprise pendant
l'époque de la Montreal City Passenger Railway Company. Le tableau ci-dessous couvre une
bonne partie de l'existence de la compagnie.
Tableau 2: Revenus bruts et passagers transportés par la Montreal City
Passenger Railway Company, 1863-1875 .
| Année |
Revenus ($) |
Passagers transportés |
Variation, % |
| 1863 |
51 156 |
1 066 845 |
-- |
| 1864 |
72 136 |
1 485 725 |
39 |
| 1865 |
85 197 |
1 768 092 |
19 |
| 1866 |
80 953 |
1 667 384 |
-5 |
| 1867 |
90 113 |
1 933 497 |
15 |
| 1868 |
103 773 |
2 097 357 |
8 |
| 1869 |
100 384 |
2 031 390 |
-3 |
| 1870 |
109 186 |
2 217 311 |
9 |
| 1871 |
122 634 |
2 519 461 |
13 |
| 1872 |
136 800 |
2 827 254 |
12 |
| 1873 |
152 349 |
3 133 529 |
10 |
| 1874 |
178 034 |
3 741 583 |
19 |
| 1875 |
202 703 |
4 334 603 |
15 |
Comme en témoigne le tableau précédent, la population accepte bien ce nouveau mode
de transport qui s'avère fort convivial, du moins dans les tout premiers temps. En effet,
en tous points du trajet, les passagers du tramways peuvent demander au conducteur
d'arrêter le véhicule pour leur permettre de descendre et de faire quelques emplettes
dans un magasin situé à proximité. De plus, le conducteur doit attendre le retour du
passager avant de repartir! On imagine facilement les retards occasionnés par une telle
souplesse d'exploitation. Le 13 juin 1865, une résolution du conseil d'administration
interdit désormais cette pratique.
Par ailleurs, la Montreal City Passenger Railway Company affronte plusieurs obstacles,
dont quelques-uns sont mentionnés ici. D'abord, la compagnie est fragilisée par son
expansion même. Les nouveaux circuits, imposés par le règlement municipal, grèvent
considérablement les finances de l'entreprise. En 1865, l'assemblée générale des
actionnaires élit un nouveau président, Charles Geddes, qui entreprend aussitôt de
rétablir le cap. Des mesures strictes de redressement annulent le paiement des dividendes
pendant un an et demi, abolissent la pratique des titres de transport gratuits remis à
certains notables et fonctionnaires municipaux, réduisent la fréquence de service sur
certains circuits sous-utilisés et ne permettent que les plus nécessaires des
réparations. Le redressement amorcé par Geddes s'avère un succès et l'entreprise
recommence à engranger les profits. Ils seront rapidement mis à contribution pour
contrer les efforts de deux compagnies qui rivalisent avec la Montreal City Passenger
Railway Company pour le transport de passagers par omnibus, dont la Montreal Omnibus
Company. L'influence de Geddes auprès des autorités est indiscutable car en 1876 la
Montreal Omnibus and Transfer Company est dissoute et ses actifs incorporés à ceux de la
Montreal City Passenger Railway Company. Dans les années 1880, l'entreprise traverse une
période de turbulence. Les relations avec les actionnaires et le Conseil municipal, qui
tous deux déplorent la piètre qualité du service de tramways, s'enveniment au point
où, d'une part les actionnaires élisent un nouveau président et, d'autre part la Ville
entreprend des procédures pour racheter la franchise accordée à la compagnie, comme le
permettait le règlement 265 après une période de 20 ans (art. 27). Enfin, le 21
décembre 1885, la Ville de Montréal approuve par voie de règlement une nouvelle entente
avec la Montreal City Passenger Railway Company, qui lui accorde une nouvelle franchise
d'exploitation pour une période de 25 ans. En vertu de cette franchise, la compagnie doit
procéder à l'installation de nouvelles lignes et au doublement de celles qui sont très
achalandées, notamment sur les rues Sainte-Catherine, Craig et Notre-Dame. De son côté,
la Ville tire désormais des revenus provenant de taxes diverses, prélevées
annuellement: 10$ par char à un cheval, 20$ par char à deux chevaux. A cela s'ajoute une
taxe spéciale de 1 000$ par année pour les premiers cinq ans, graduellement portée par
palier de cinq ans jusqu'à 5 000$ par an pendant le dernier quinquennat.
Au chapitre des ressources humaines, une première donnée nous est apportée par le
tableau 1 (présenté plus haut), lequel, s'il n'est pas exhaustif, nous permet de
constater que les salaires occupent une très large part des dépenses de la compagnie. A
titre de référence, pour les percepteurs, la rémunération par individu est de l'ordre
suivant:
Tableau 3: rémunération quotidienne des percepteurs, 1864
| Ancienneté |
Salaire, par jour |
| Premiers 6 mois |
40 cents |
| Après 6 mois |
50 cents |
| Après 2 ans |
60 cents |
| Après 3 ans |
70 cents |
| Après 5 ans |
80 cents |
| Après 7 ans |
90 cents |
| Après 10 ans |
1 dollar |
Quant aux percepteurs de «deuxième classe», la rémunération est établie à 20$
par mois pour les premiers six mois, puis à 25$ pour les six mois suivants. Un an après,
le 8 août 1865 , la compagnie impose une baisse de salaire aux percepteurs dont les
revenus atteignent 1 dollar par jour, de façon à ce qu'ils ne gagnent plus que 88 1/3
cents par jour. L'entreprise n'accepte aucune contestation de cette décision puisque
cette même journée elle enjoint les employés qui ne seraient pas satisfaits de cette
situation à quitter l'entreprise. Puis, à la suite d'une pétition présentée par des
employés insatisfaits de cette baisse, le conseil d'administration réitère sa décision
par voie de résolution. Ces directives ne contribuent en rien à créer un climat propice
à de bonnes relations de travail. Même si les employés ne sont pas encore syndiqués,
un bon esprit de corps semble régner puisque le 16 mai 1866, une grève d'une journée de
la part des conducteurs et hommes d'étable éclate (pour de meilleurs revenus). Le jour
même, F.L. Penton, un ancien superviseur de la Montreal City Passenger Railway Company et
maintenant chef de la police de Montréal, se présente à une assemblée du conseil
d'administration et propose d'emblée d'aller lui-même aux remises de la rue Hochelaga
pour rétablir une situation normale. La compagnie s'empresse d'accepter son offre.
L'intervention de Fenton réussit. Tout rentre dans l'ordre, jusqu'en 1873 du moins. En
effet, le 8 mai 1873, une nouvelle grève des conducteurs sévit et le président Geddes
consent à une augmentation des salaires aussi bien des conducteurs que des hommes
d'étable. Leur rémunération hebdomadaire passe ainsi à 8$. Peu après, le président
refuse une demande similaire de la part des percepteurs. Sauf quelques arrêts sporadiques
de travail, ignorés par ailleurs dans la presse locale, les employés ne bénéficiaient
d'aucune latitude quant à d'éventuelles revendications. Le bassin de main-d'oeuvre
montréalais constituant à cette époque une source abondante d'employés, l'entreprise
ne se prive pas de limoger les têtes fortes.
En ce qui a trait aux ressources humaines pendant l'époque de la Montreal Street
Railway Company, il semble qu'une première «union syndicale» ait été créée en 1902
chez les chauffeurs et garde-moteurs. La Montreal Street Railway Company subit deux
importants arrêts de travail en 1903. D'abord, le 6 février 1903, les quelque 1700
chauffeurs et garde-moteurs déclenchent une grève qui durera 48 heures. Les employés
réclament notamment la reconnaissance de leur syndicat, une augmentation de salaire et le
droit d'être entendus avant d'être mis à la porte. Sur ce dernier point, notons que
plus spécifiquement, les employés demandent à la compagnie de retirer de leur
formulaire d'embauche la clause qui permet à cette dernière de les suspendre et de les
renvoyer sans motifs valables. A titre d'exemple, les registres d'embauche mentionnent
l'utilisation de blasphèmes, l'ivresse, la malhonnêteté, la cruauté envers les chevaux
comme motifs de renvoi. La grève se déroule dans le calme, les employés ont le soutien
de la population et «chantent la Marseillaise au coin des rues». Le samedi 7 février,
la Montreal Street Railway Company cède et les employés obtiennent la plus grande partie
de leurs revendications. Les employés, poussés par leur centrale internationale,
déclenchent de nouveau la grève le 23 mai 1903. Il semble que la question de la
reconnaissance du syndicat par la Montreal Street Railway Company en soit la cause
principale. Cette fois, les bagarres, les arrestations, bref la violence, marquent cet
arrêt de travail. La compagnie publie à pleine page dans les journaux des offres
d'emplois pour des briseurs de grève. L'événement fait grand bruit dans les journaux.
L'embauche de briseurs de grève et la désapprobation de l'arrêt de travail par la
population font mal aux employés, qui finissent par carrément réclamer leur retour au
travail. C'est une lamentable défaite pour le syndicat international, évincé par ses
propres membres. Ces derniers nomment de nouveaux représentants pour négocier la fin de
la grève. Ainsi, le 29 mai, le travail reprend. Malgré les inconvénients majeurs que la
grève lui aura fait subir, la Montreal Street Railway Company réalise l'importance pour
les employés de se regrouper. La compagnie s'engagera cette fois fermement à permettre
aux employés de créer une association de bienfaisance.
Constituée le 1er octobre 1903 et incorporée en mai 1904, l'Association mutuelle de
bienfaisance de la Compagnie de chemin de fer urbain de Montréal est formée pour
«protéger les employés de toute classe au moyen d'une caisse de secours lorsqu'en cas
de maladie ou de vieillesse ils ne pourront plus remplir leurs charges habituelles». Les
frais de cotisation sont de 1$ à l'adhésion et de 50¢ par mois. La Montreal Street
Railway Company contribue à l'association en versant 1$ à l'adhésion et 25¢ par mois.
En gros, les prestations accordées couvrent les accidents et la maladie, la pension de
retraite et l'assurance-vie. L'association connaît un vif succès et en 1906, son
président est en mesure d'affirmer que presque tous les employés éligibles y ont
adhéré. Lors d'une assemblée générale spéciale tenue le 12 janvier 1886 , les
actionnaires de la Montreal City Passenger Railway Company autorisent le président Jesse
Joseph et le secrétaire à signer le contrat entre la Cité de Montréal et la compagnie.
Ce contrat est en fait le règlement municipal 148, adopté par le Conseil municipal le 21
décembre 1885. Cette même journée, le président de la compagnie suggère aux
actionnaires que la raison sociale soit changée pour celle de la Montreal Street Railway
Company. Les actionnaires acceptent ce changement, que la législature du Québec ratifie
le 21 juin de la même année. Une lecture attentive du procès-verbal de l'assemblée
signale la présence d'un nouveau membre siégeant au conseil, celui de Louis-Joseph
Forget. Ce dernier ne tarde pas à s'imposer au sein du conseil d'administration de la
compagnie, à telle enseigne qu'il en devient le président en 1892. Forget, un courtier
en valeurs mobilières de Montréal, «se révèle un véritable génie de la finance et
ne manque pas d'audace». Ces deux qualités sont mises à profit lors de
l'électrification du réseau de tramways, amorcée en 1892.
Avant de présenter quelques éléments de l'histoire «moderne» de la Montreal Street
Railway Company, nous pensons qu'il est utile de vous en livrer un portrait succinct peu
de temps avant qu'elle n'entre dans l'ère électrique. Pour une brève période, entre
1886-1892, les documents d'archives de nos fonds ne contribuent guère à nous éclairer
sur l'exploitation générale de l'entreprise. Toutefois, des sources secondaires
parviennent à nous apporter quelques bribes intéressantes. Ainsi en 1888, la Montreal
Street Railway Company rapporte qu'elle compte trente milles de voies, simples ou doubles,
sur lesquelles passent 715 chevaux, tirant 100 chars, 40 omnibus et 71 traîneaux.
L'année suivante, le système de transport en commun comporte désormais 1 000 chevaux,
150 chars, 49 omnibus et 104 traîneaux. Le réseau est ainsi en mesure de transporter
plus de 8 millions de passagers par année. En 1889, l'entreprise enregistre des revenus
de l'ordre de 410 000$, dont elle dégage un bénéfice de 60 250$. Un nombre aussi
élevé de chevaux peut sembler inusité mais il faut se rappeler que la plupart des
véhicules nécessitent un attelage à deux chevaux et que sur certaines sections très
pentues, un attelage supplémentaire de deux chevaux se greffe au premier pour effectuer
l'ascension. C'est ce qui se produit entre autres sur les rues Saint-Laurent et
Saint-Denis, entre les rues Ontario au sud et Sherbrooke au nord. Arrivé au haut de la
côte, l'«homme de côte» détèle l'attelage qu'il ramène ensuite au bas de la côte
pour attendre l'arrivée du prochain tramway. Par ailleurs, les chutes de neige rendent
l'exploitation de l'entreprise un peu plus complexe, car elles entraînent l'utilisation
de trois types différents de véhicules (tramways sur chemin de fer, tramways sur patins
et omnibus), dont la vitesse de déplacement est fort différente. En hiver donc, le
service fonctionne au ralenti du fait de l'utilisation des traîneaux. En revanche, il
confère une certaine souplesse. Ainsi, lorsque la rue est trop enneigée pour circuler,
le conducteur peut se permettre un court changement de parcours.
En 1892, au moment où la Montreal Street Railway Company envisage l'électrification
de son réseau, plusieurs entreprises de tramways du Canada comptent déjà sur cette
nouvelle source d'énergie motrice: Windsor depuis 1886, St. Catharines en 1887, Victoria
en 1890 ainsi qu'Ottawa et Toronto en 1891. Lorsque, le 20 juillet 1892 , L.-J. Forget
informe le conseil d'administration de la Montreal Street Railway Company que la Ville de
Montréal accorde le contrat de service de tramways électriques à la compagnie, celle-ci
peut donc compter sur une expertise déjà existante. C'est ainsi que H.A. Everett et
William Mackenzie, tous deux ayant orchestré l'établissement du tramway électrique à
Toronto, sont engagés par le président Jesse Joseph, selon les recommandations de L.-J.
Forget, pour effectuer la conversion du réseau de Montréal. Les travaux commencent
vraisemblablement à la fin d'août 1892 et se poursuivent avec diligence. Si bien que le
21 septembre, jour de l'inauguration officielle du tramway électrique à Montréal,
vingt-cinq véhicules électriques sont en circulation, dont le célèbre «Rocket». A
bord du «Rocket», les dignitaires circulent sur un parcours à sens unique d'une
longueur de 5 milles, qui emprunte successivement les rues Bleury, du Parc, Mont-Royal,
Saint-Laurent, Rachel, Amherst et Craig. A la fin de l'année 1892, le réseau total de
voies de la compagnie s'étend sur 44 milles, dont 13 sont électrifiés.
D'où provient cette électricité motrice? A l'origine, elle est surtout fournie par
la Royal Electric Company, dirigée par J.R. Thibaudeau. Le 10 mai 1886, cette entreprise
obtient auprès de la Cité de Montréal un contrat de cinq ans pour l'éclairage de
certaines rues de la ville et le 27 décembre 1888, un nouveau contrat de cinq ans assure
à la ville un agrandissement du réseau de rues éclairées. En 1892, la Montreal Street
Railway Company recourt donc à cette entreprise, non seulement pour l'énergie motrice,
mais aussi pour la fourniture des moteurs électriques de certains tramways. Ce n'est pas
un succès. La fiabilité de la Royal Electric Company n'étant pas suffisante aux yeux
des administrateurs de la Montreal Street Railway Company, ces derniers décident de
résilier le contrat d'électricité motrice le 23 mai 1894. Entretemps, la Montreal
Street Railway Company avait complété la construction de sa centrale de la rue William,
qui alimente désormais le réseau. L'utilisation simultanée de tramways à traction
animale et à traction électrique se poursuit pendant une brève période. Le 27 octobre
1894 toutefois, l'exploitation du système de tramways s'appuie désormais exclusivement
sur l'électricité , les 75 milles du réseau de voies étant alors complètement
électrifiés.
Même si les dépenses initiales de conversion s'avèrent très élevées - on doit se
rappeler que le réseau souffre de perturbations constantes pendant la transition -
l'exploitation électrique ne tarde pas à générer une augmentation remarquable de
l'achalandage et, par conséquent, des revenus. Le tableau ci-dessous est d'ailleurs fort
révélateur si l'on tient compte du fait que la première année est à traction animale
et que 1894 est la dernière année d'exploitation mixte.
Tableau 4: Montreal Street Railway Company, revenus nets et achalandage, 1891-
1911
| Année |
Revenus nets |
Augmentation (%) |
Passagers transportés |
Augmentation (%) |
| 1891 |
71 314 |
n.d. |
9 837 256 |
n.d. |
| 1892 |
97 761 |
61 |
11 631 386 |
47 |
| 1893 |
157 710 |
61 |
17 177 952 |
47 |
| 1894 |
258 422 |
63 |
20 569 013 |
19 |
| 1895 |
449 965 |
74 |
25 877 758 |
25 |
| 1896 |
555 033 |
23 |
29 896 471 |
15 |
| 1897 |
605 939 |
9 |
32 047 317 |
7 |
| 1898 |
707 055 |
16 |
35 353 036 |
10 |
| 1899 |
747 826 |
5 |
40 186 493 |
13 |
| 1900 |
776 979 |
3 |
43 362 262 |
7 |
| 1905 |
1 056 958 |
36 |
66 631 206 |
53 |
| 1910 |
1 897 250 |
79 |
107 241 406 |
60 |
| 1911 |
2 095 494 |
10 |
118 268 080 |
10 |
Pendant les premières années d'exploitation de la Montreal City Passenger Railway et
de la Montreal Street Railway Company, les correspondances entre les différents circuits
n'existent tout simplement pas. Les passagers qui empruntent un deuxième circuit doivent
payer de nouveau. Cette situation cause de nombreux désagréments, aussi les
administrateurs de la Montreal Street Railway Company instaurent-ils un système verbal de
correspondance, par lequel un inspecteur en poste à un point de correspondance regroupe
les passagers destinés à monter à bord d'un prochain véhicule et les accompagne à
l'arrivée du tramway. Il attend ainsi sur place avec les passagers nouvellement descendus
l'arrivée de la prochaine correspondance. Toutefois, certains passagers trouvent le moyen
de se glisser dans le groupe de passagers et de monter à bord gratuitement. Vers
1892-1893 , par l'utilisation de correspondances imprimées, cette situation devient chose
du passé.
En mai 1905, l'apparition des premiers tramways P.A.Y.E. (pay as you enter) améliore
notablement l'exploitation des tramways de la Montreal Street Railway Company. Ayant
auparavant fait l'objet de quelques essais infructueux aux Etats-Unis, le système
P.A.Y.E., tel qu'adapté par la compagnie, entraîne un réaménagement des aires
d'entrée et de sortie des tramways. De cette façon, les passagers embarquent à
l'arrière pour payer leur titre et peuvent sortir à l'avant ou à l'arrière. Le
conducteur, désormais installé à l'arrière, surveille le paiement des entrées et les
sorties des passagers. Permettant au conducteur de mieux voir ce qui se passe à
l'arrière du véhicule, ce système s'avère plus sécuritaire et aussi plus efficace
pour les déplacements des passagers à l'intérieur des tramways. Conçu par W.G. Ross et
D. McDonald, deux dirigeants de la Montreal Street Railway Company, le système P.A.Y.E.
connaît rapidement des imitateurs puisque les tramways de Chicago, Newark et New-York
reprennent leur idée.
Le règlement 210 permet à la Montreal Street Railway Company d'établir et
d'exploiter un système de tramways électriques sur le territoire de Montréal. Qu'en
est-il toutefois pour les autres villes dont les limites sont contigües à celles de
Montréal? Le succès de la compagnie constitue la meilleure référence lorsque d'autres
municipalités manifestent le souhait d'établir le tramway dans leur ville. Les demandes
pour de nouveaux services ne tardent pas à arriver pour ces villes qui constituent la
banlieue d'alors. Côte Saint-Antoine (maintenant Westmount) ouvre le bal en accordant en
1893 à la Montreal Street Railway Company un contrat d'exclusivité pour 30 ans afin
d'établir et d'exploiter un système de tramways électriques. La même année, la
municipalité de Maisonneuve obtient elle aussi un service de tramways électriques.
Verdun (1899), Westmount (1904), Outremont (1906), Saint-Louis du Mile-End (1909) sont
parmi les principaux contrats d'exclusivité que la Montreal Street Railway Company
conclut avec diverses villes. En plus de l'exclusivité d'exploitation, les contrats
s'assortissent d'une clause d'exemption de taxes municipales pour une durée minimale de
20 ans. L'entreprise se voit donc allégée d'autant en frais d'exploitation.
D'autre part, dans les municipalités qui ne sont pas immédiatement voisines de
Montréal, d'autres compagnies de tramways possèdent des chartes leur permettant de
fournir un service de transport en commun. Il s'agit des compagnies suivantes:
- Montreal Park and Island Railway Company;
- Public Service Corporation;
- Montreal Terminal Railway.
Jouent-elles un rôle de concurrence? Pas vraiment puisque les franchises
d'exploitation sont octroyées par chacune des municipalités où passent les voies. Il
s'agit donc davantage de complémentarité. A titre d'exemple, la Montreal Park and Island
Railway Company conclut avec la Montreal Street Railway Company en 1893 une entente en
vertu de laquelle les voitures de la première peuvent emprunter les voies de la seconde.
Des dettes importantes de la Montreal Park and Island Railway Company envers la Montreal
Street Railway Company menèrent éventuellement à son acquisition, en 1901, par cette
dernière. Toutefois, la compagnie fut maintenue comme une filiale et conserva son
identité propre. La Montreal Terminal Railway fut également acquise par la Montreal
Street Railway Company. Exploitant un circuit de tramway qui se rend à la
Pointe-aux-Trembles, à l'extrémité est de l'île de Montréal, en partant de
l'intersection des rues Craig et Hôtel de Ville, la Montreal Terminal Railway Company
conserve elle aussi son autonomie d'existence après son acquisition en 1907 par la
Montreal Street Railway Company. Quant à la Public Service Corporation, elle ne joue
qu'un rôle très secondaire en fait de transport en commun, se consacrant selon toute
vraisemblance surtout à la fabrication et au transport d'électricité.
Le 2 novembre 1910, lors de l'assemblée générale annuelle, un nouveau conseil
d'administration succède à l'équipe de direction qui gravite autour de L.-J. Forget,
président de l'entreprise depuis octobre 1892. Il s'agit de E.A. Robert, à la tête d'un
groupe financier composé entre autres de J.W. Mc Connell, F. Howard Wilson, J.M. Wilson
et W.C. Finley. La Montreal Street Railway Company, en vertu d'un amendement à sa charte,
entreprend peu après les démarches pour vendre ses actifs à la Montreal Tramways
Company. Ainsi le 5 octobre 1911, les actionnaires de la Montreal Street Railway Company
approuvent la vente de tous les actifs de la compagnie à la Montreal Tramways Company. Il
nous apparaît pertinent de mentionner ici que les membres du conseil d'administration de
la Montreal Tramways Company sont à toutes fins utiles les mêmes que ceux de la Montreal
Street Railway Company. En effet, le 29 septembre 1911, J.W. Mc Connell, F. Howard Wilson,
J.M. Wilson et W.C. Finley (administrateurs de la Montreal Street Railway Company depuis
1910) se réunissent pour déterminer la date de la première réunion des actionnaires de
la Montreal Tramways Company en vue d'élire un conseil d'administration. Or, ces 4
administrateurs de la Montreal Street Railway Company sont parmi les tout premiers
actionnaires de la Montreal Tramways Company, qui incidemment obtenait sa charte le 24
mars 1911, soit la même date que l'amendement obtenu par la Montreal Street Railway
Company pour lui permettre de vendre ses actifs à toute compagnie qui serait approuvée
par les actionnaires. En quelque sorte, E.A. Robert devient le 18 novembre 1911, le
président de l'entreprise qu'il s'est vendue à lui-même. Près de 40 ans plus tard,
cette transaction d'un caractère assez spécial fera dire au juge Thomas Tremblay qu'elle
a entraîné une surcapitalisation «absolument injustifiée» de plus de
14 millions$ et qu'elle aura rapporté à ses actionnaires un profit net de
16 775 000$.
À la suite de la vente de ses actifs à la Montreal Tramways Company, la Montreal
Street Railway Company cesse ses activités, après un demi-siècle consacré au transport
de passagers d'abord par énergie animale puis par énergie électrique. L'inventaire du
matériel roulant de la compagnie au moment de la vente traduit bien cette nouvelle
réalité: plus de 800 tramways électriques et à peine 21 chevaux, alors qu'au plus fort
de sa période à traction animale, elle en comptait plus de 1 000.
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